Les conquérants de l’Étoile

Sci-Fi-Gravel-cover

Seb brisa en plusieurs morceaux le gibassié et le distribua aux chasseurs de la Tribu. En 2018, la plupart des recettes traditionnelles avaient disparu depuis longtemps, de même que la plupart des arbres, des fleuves, et une grande partie des animaux sauvages, mais la Tribu Gravel, isolée de la Cité des Autres Cyclistes, conservait encore jalousement quelques reliquats de l’Ancienne Civilisation.

Seb brisa en plusieurs morceaux le gibassier et le distribua aux chasseurs de la Tribu

Après avoir prononcé les paroles rituelles qui permettraient aux chasseurs d’échapper aux multiples pièges de la Piste, Seb prit la tête du cortège, qui se mit en branle. À l’avant les éclaireurs, vifs comme l’éclair, chevauchaient des Slate capricieux à fourche monobras ; tout à l’arrière, Patrick le vieux sage, « Trésor Vivant du Gravel » comme le surnommait le reste de la Tribu, fermait la marche sur son Caminade en marmonnant des incantations magiques. Certes, il n’avait plus la vitesse des chasseurs les plus véloces et la vue perçante des éclaireurs les plus affûtés, mais il connaissait par cœur toutes les histoires et les légendes de la Tribu et le nom de tous les artisans qui fabriquaient les montures à deux roues, du temps où l’on pouvait encore se procurer de l’acier et souder le rare titane.

À l’avant, les éclaireurs chevauchaient des Slate à fourche monobras

L’Étoile était leur unique objectif. Tous tendus vers ce but ultime, ils étaient prêts à braver le vent mordant, gravir les pentes raides et caillouteuses du massif, éviter les pièges des flaques et même à côtoyer les hordes de randonneurs faméliques, armés de dangereux bâtons de carbone, qui quelquefois barrent les pistes ou occupent outrageusement les aires de piquenique.

Des hordes de randonneurs faméliques occupent outrageusement les aires de piquenique.

Ils franchirent au plus vite le Couloir des Bolides par la Ruse-d’En-Dessous, car en surface on y risquait la mort. Il contournèrent prudemment Simiane-Collongue, car les villes sont hostiles aux chasseurs Gravel. Dès les premières broussailles, certains chasseurs affamés mangèrent imprudemment des baies sauvages et des champignons non identifiés. Très vite, on les vit s’arrêter régulièrement, atteints par la non létale mais cruelle « cagagne du gravel ». Obligés de repartir à toute vitesse, il rattrapaient progressivement la cohorte de chasseurs, piochant dans l’effort, conscients que le mal qui leur rongeait l’abdomen allait les obliger à bien des arrêts ultérieurs.

Certains chasseurs, atteints par la non létale mais cruelle « cagagne du gravel », rattrapaient progressivement la cohorte de chasseurs

La première et rude montée les amena jusqu’au pied du Pilon du Roi, vestige d’une très ancienne invasion extraterrestre, dont tout le monde avait oublié les détails, mais dont Seb conta la légende. Le sommet offrait des vues incroyables. Vers le sud, la planète Mars et l’Eau-Dont-On-Ne-Voit-Pas-La-Fin; de l’autre, la montagne de la Déesse Victoire.

Vers le sud, on voyait la planète Mars et l’Eau-Dont-On-Ne-Voit-Pas-La-Fin

Après s’être quelque peu attardés au sommet, ils commencèrent la périlleuse descente vers Le Logis Neuf. Autrefois, la Tribu des Bolides recouvrait les chemins d’une matière dure et nauséabonde nommée goudron, mais depuis la disparition de cette peuplade, plus personne n’avait conservé la stupide coutume et la Nature reprenait ses droits, les ruissellements d’après la pluie minaient le sol sous le goudron, les sangliers labouraient la bordure et, progressivement, le goudron s’en allait par plaques lépreuses, offrant des nids aux poules sauvages du massif, et redonnant jeunesse et légitimité au beau gravier jaune qui recouvrait originellement les pistes.

Progressivement, le goudron s’en allait par plaques lépreuses

Après le Col des Hirondelles et l’Auberge de Pichauris, ils débouchèrent dans la prairie de la Plâtrière, où s’ébattaient en liberté des enfants livrés à eux-mêmes et des bandes de border colleys ou de Staffordshire bull terriers errant. Tout autour d’eux, l’Étoile battait comme un cœur tellurique, grandiose et reposant. Ils se remémorèrent les temps anciens où les peuplades lisaient des Livres, sortes d’assemblages de papier avec des mots dessus, des Livres qui parlaient de ces montagnes et des personnages hauts en couleur qui y vivaient, y cherchant des sources, y gardant des troupeaux de chèvres et chassant la perdrix, à une époque où les Hommes d’Ici avaient encore d’étranges inflexions de la voix qu’on nommait « accent ».

Ils débouchèrent dans la prairie de la Plâtrière

La montée des Fumades jusqu’aux Grands Ubacs fut terrible. Des rampes à dix-sept pour cent rendaient les jambes dures et douloureuses, affolaient les cœurs des plus vaillants, oppressaient les poumons à la recherche désespérée d’air neuf. le Mont du Marseillais indiqua la fin du calvaire ; la bascule vers les Trois Fonts et le contournement du Collet Redon inversa la courbe de la pente et celle de la vitesse du flux sanguin. Ils frôlèrent Cadolive, où était sise la hutte de la guérisseuse Nelly, « celle qui soigne les âmes », et osèrent même traverser Saint-Savournin, mais à grande vitesse, pour ne pas éveiller la colère des indigènes.

La montée des Fumades jusqu’aux Grands Ubacs fut terrible

À Mimet ils bifurquèrent, au Verdillon ils louvoyèrent, il longèrent le canal de Biver où plus aucun castor, ni plus aucun poisson ne s’ébattaient. Arrivés à Gardanne, ils contemplèrent les vestiges de l’ancienne civilisation de l’aluminium. Leurs ancêtres chevauchaient des montures de gravel réalisées en cette matière, mais l’Homme avait découvert l’impact néfaste de cette industrie sur l’environnement, et cette civilisation, jadis florissante, avait disparu à jamais.

Leurs ancêtres chevauchaient des montures de gravel réalisées en aluminium

Aux escaliers en bois du Pavillon de Chasse du Roy René, au bord du ruisseau humide, Bernard le preux cavalier éberlua ses compagnons par moult franchissements périlleux et acrobatiques. Il montrait une fois encore toute l’étendue de ce que l’Homme peut obtenir de sa monture gravel, pour peu qu’il entre en communion avec elle. Tandis que tous passèrent à pied, Bernard caracolait en souplesse et en maîtrise. Cela redonna du cœur à toute la Tribu, qui accéléra l’allure. Après le centre de stockage de la bauxite et Bouc-Bel-Air, ils franchirent une dernière fois le Couloir des Bolides grâce à une autre Ruse-d’En-Dessous. L’arrivée ne tarderait pas. Les montures commencèrent à sentir les effluves d’IPA désormais de plus en plus proches et les dérailleurs s’emballèrent, les Sram crépitant comme des M16, les Shimano, de tradition asiatique, menant leur course latérale vers la droite dans la plus grande discrétion.

À l’arrivée, la tribu des chasseurs gravel se rassembla pour un banquet final

À l’arrivée, épuisés mais heureux, les chasseurs de la tribu Gravel se rassemblèrent, comme à leur habitude, pour un banquet final. Les cartouches bleues d’IPA furent éventrées à grands cris de joie, des viandes hâchées, séchées, salées et/ou fumées, roulées dans des tripes puis longuement affinées dans des huttes spéciales furent dévorés au milieu de gloussements de plaisir, de conversation débridées et de sourires extatiques. une tarte aux Poires Sacrées fut cérémonieusement partagée entre les convives. L’Étoile était conquise, les chasseurs de la Tribu Gravel pouvaient faire bombance et sacrifier ainsi au culte du Festin.

L’Étoile était conquise, la Tribu Gravel pouvait faire bombance

13 réflexions sur “Les conquérants de l’Étoile

  1. Superbe récit aujourd’hui fatigué et la gorges brulante à cause du froid ce récit me ramène dans l’aventure et réchauffe mon vieux corps meurtri.

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  2. Merci pour cette très belle chronique Mr. Danbury… On s’éloigne de Pagnol mais c’est difficile de revenir sur terre après une telle envolée lyrique… J’ai encore la tête dans les Étoiles…

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  3. Je tombe sur cet article via un site cousin et la première chose qui me saute aux yeux, c’est la qualité des images ! Comme quoi rien ne remplace un vrai appareil photo. Le récit est à l’avenant, riche, drôle et savoureux. Merci !

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