ARL > MRS / The Trip

The Trip
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Choisir des chemins caillouteux, doubler la distance en détours et circonvolutions pour voyager d’Arles à Marseille en vélo, quand on pourrait faire le même déplacement sur l’autoroute en moins d’une heure dans un habitacle climatisé propulsé par un bon vieux HDI, c’est quand même un peu dingue. Ou inconscient. Un truc pour drogués du vélo.
Le tracé psychoactif de gare à gare proposé ce dimanche 12 novembre permettait aux marseillais d’arriver au plus tôt à Arles au train de 8h00, et aux arlésiens de rentrer au plus tard par celui de 20h00. Il ne fallait donc pas traîner en route, pédaler de façon souple, ferme et soutenue, ce qu’on t’avait promis c’était pas une rando, une course, une balade ou un challenge, mais un trip.

Drug Dealers
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L’idée avait germé dans les cerveaux dérangés de cyclistes d’Arles Gravel et de Boomerang. Sans même savoir si c’était possible, ou rationnel, ou raisonnable, ils avaient passé du temps à récolter des informations pour en extraire le principe actif. Puis, en le recoupant, en repérant les passages secrets, les chemins de traverse, les singletracks suaves, les coulées douces, les paysages pittoresques, ils avaient concocté un produit extra pur, pas frelaté, jamais essayé, à l’effet immédiat et super puissant, un truc qui ne pouvait que te rendre accro au gravel.

Le cercle des graveleux anonymes
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Ils sont là, autour de toi, aimantés par cette gare d’Arles au petit matin, une trentaine de minces cyclistes, pour certains sortant de voitures où ils attendent depuis l’aube, pour d’autres descendant du train qui vient d’arriver de Marseille. Frissonnant dans l’air frais du bord du Rhône, ils s’agglutinent, se saluent, tendus vers la dose de gravel qu’ils sont tous venus chercher, comme aimantés par un appel invisible. « Salut, mon nom est… » sans déconner, il ne leur manque que le badge. Entre eux la connexion est immédiate, magnétique, ils savent exactement ce qu’ils font là même s’ils sont un peu intimidés, un peu transis. Bien décidés à l’avoir, coûte que coûte. Et ils l’auront leur shoot de gravel, ils sont entrés dans le cercle, plus moyen de faire machine arrière.

First fix
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À peine quelques kilomètres depuis le départ et déjà certains se piquent à la ronce. Héros fébriles, leur chambre à air à la main, ils regardent s’éloigner irrémédiablement la tête du groupe, qui ne peut ni ne veut les attendre. Ils ont crevé, ils finiront le parcours seuls, sans assistance, loin derrière, et arriveront à Marseille bien après les premiers, bien après la tombée de la nuit.

Getting High
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La lumière est de plus en plus brillante, tu roules plein est, face au soleil levant avec de bonnes lunettes fumées et en baissant la visière de ta casquette. Tu accélères le tempo doucettement, après t’être échauffé dans les rues du vieil Arles et les allées stabilisées du suburb voilà les premiers chants d’oiseaux, les reflets changeants sur l’eau du marais et la lumière stroboscopique entre les arbres qui défilent. La jungle. Le beat s’accélère façon progressive, les autres ont eux aussi le sourire au lèvres. Ça y est ça monte, ça monte, on s’élève vers le ciel. Arles, déjà loin, là-bas en bas dans le paysage.

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Tu reconnais sans problème les premiers à entrer en transe car ils font la course avec des chevaux au galop, ils roulent exprès dans les flaques d’eau, ils rient fort, hurlent en anglais ou en italien. Ça y est, ils sont partis. La transe en vélo c’est une forme jouissive de fuite en avant, une sorte de délire super dur à suivre si t’es pas bien entraîné. Mais si t’arrives à coller à la roue, tu profites de l’aspiration, toi aussi ta respiration s’amplifie, tes pupilles se dilatent, une goutte de sueur perle à l’orée de ton casque.

Overdose
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Vous filez sur une plaine désertique, giflés par le vent, déchirés par des galets qui mettent à rude épreuve les machines et les hommes. Les Coussouls de Crau, c’est trop. Trop de vibrations, trop de heurts, trop d’infinie platitude bosselée qui démoralise même les plus vaillants d’entre vous. Progressivement la vitesse baisse, le coup de pédale se fait moins fluide, plus appuyé, plus laborieux. Certains ont mal aux poignets, d’autres s’arrêtent pour soulager leur vessie tourmentée par les chocs répétés. Les dos se plient, les nuques sont raides. Tous veulent s’en sortir, passer à autre chose, tourner la page, repartir du bon pied, sur la bonne pédale.

Hallucinations
The-Trip-0250L’abus de gravel provoque les premières hallucinations. Plein de speed à plus de 35 à l’heure sur la route goudronnée après Entressen, tu prends des relais avec un type en jeans taille basse, grosse ceinture en cuir, veste Adidas eighties, baskets et pédales plates. Ce n’est pas possible, ça ne peut pas exister. Pas à 35 km/h. Le suivant à prendre un relais est un lutin en VTT (toujours à 35 km/h), un pistolet laser fixé sur le casque, un grelot brinquebalant sous la selle. Faut vraiment que t’arrêtes la consommation d’isotonique, ça commence à te jouer des tours. Heureusement voilà Miramas, déjà 50 km, tu vas faire une pause, il faut que tu te calmes.

Substance
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De temps en temps ça stoppe et tu reprends conscience, tu ne pilotes plus, tu es à l’arrêt, tu réalises qu’il y en a d’autres autour de toi qui sont dans le même état, qui voyagent aussi, avec leur corps et dans leur tête. Que tu sois au fond d’un vallon calme et ensoleillé ou dans la file d’attente d’une boulangerie ouverte le dimanche, tu reprends des forces, tu manges un morceau, pour repartir de plus belle, pour vivre plus intensément, plus vite, plus fort, prendre du plaisir, avec la sensation que ça va durer toujours.

La ligne sur le plateau
The-Trip-0800Au bord de la falaise, sur le plateau de Vitrolles, tu regardes les cyclistes un instant descendus de leurs montures vivre l’intense expérience mystique de la ligne d’horizon. La lumière vive et froide du soleil soleil d’hiver révèle l’univers dans des couleurs artificiellement saturées. De loin, tu ne comprends pas ce qu’ils crient car le vent est trop fort, l’Étang de Berre s’offre à leurs regards d’indiens qui se prennent pour des aigles. Les yeux plissés, le rictus aux lèvres, face au paysage ils se livrent au mistral, les bras écartés, mi-oiseaux mi-humains.

Angel Dust
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Parfois des zones commerciales, des zones industrielles ou leurs vestiges désaffectés te ramènent à la dure réalité. Labos clandestins ? Raffineries ? Les boues rouges de Septèmes-les-Vallons sont là pour te rappeler les sorciers de la transformation chimique sans fois ni loi qui ont impacté à jamais la colline. Un incendie récent a fumé la forêt, il n’y a plus d’arbres, juste la piste rouge qui serpente comme une veine dans le paysage désolé. Mais ton vélo de gravel, angélique, sublime le cauchemar et le transforme en rêve. tu roules dans de la poudre d’ange hématite, de la poudre d’ange rouge sang, de la poudre de sang séché d’ange.

Stairway to Heaven
The-Trip-0900Casse-pattes autour du Collet Redon. Tu le détestes ce Vallon de la Barre de Fer, le bien-nommé, qui va t’achever. Des putains de bosses à 12% qui pourraient faire dégueuler le graveleux le plus affuté. T’avais oublié l’existence de ces montées brutales et pierreuses, une crise d’amnésie t’aura fait occulter se moment douloureux mais nécessaire car proche de la délivrance. Parfois la roue arrière chasse, la roue avant tape et se soulève. Après 130 km les jambes sont dures, tu serres les dents, il faut tenir : Ensuite c’est le Centre d’Enfouissement Technique, la longue descente vers le bassin du Vallon Dol, la vue sur la mer, La Batarelle, Saint mitre, Saint Jérôme, Malpassé, Les Chartreux, puis l’atterrissage au cœur de la ville, boulevard Longchamp.

Rechute
The-Trip-1000Fatigué, fourbu, devant une bière au Longchamp Palace, un sourire un peu niais aux lèvres, tu ne ressens pas encore l’effet de manque, parce que pour aujourd’hui, t’as eu ta dose. Tu es simplement heureux d’avoir vécu ça, avec les autres, ce trip super fort, physique, émotionnel. Il est désormais inscrit en toi, il t’a fait avancer collectivement et il te bouge intimement. Tu regardes autour de toi, certains en parlent, d’autres se taisent, tous semblent encore ressentir les effets de l’expérience. Et après ? Ben après deux ou trois jours de sevrage, tu replongeras sûrement dans le gravel, sans doute aussi en souvenir de ce que tu as vécu aujourd’hui, c’est clair !

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Vidéo réalisée pendant le trip par Patrick Van Den Bossche de Bike Café :

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