Mike Hall, nouvelle icône d’un nouveau cyclisme

J’avais écrit cet article quelques heures après l’accident tragique dont Mike Hall avait été victime, mais sans le recul nécessaire pour en avoir une lecture sereine et apaisée, j’avais décidé de ne pas le publier. Suite aux récents décès de Eric Fishbein durant la Trans Am Bike Race puis aujourd’hui même de Frank Simons dans les premières 24 heures de la Transcontinental Race n°5, sans compter la nette augmentation des cyclistes morts suite à des accidents routiers cette année, l’actualité des courses d’ultra distante et la situation de plus en plus tendue entre automobilistes et cyclistes me laissent croire à la pertinence de cet article. Dont acte.

C’est le vendredi 31 mars 2017, au petit matin, au bord d’une route à grande circulation de la périphérie de Canberra, que le cycliste d’ultra distance Mike Hall est mort, heurté par une voiture. Il avait 35 ans, il était à cet instant à la deuxième place et à quelques centaines de kilomètres de l’arrivée de l’Indian Pacific Wheel Race, une course de 5500 km en totale autonomie à travers le continent australien.
Double vainqueur en 2013 et 2016 de la Tour Divide, l’une des plus importantes courses de ce genre en gravel, il était une figure majeure dans le microcosme de l’ultra distance, à la fois cycliste et organisateur puisqu’il a fondé la célèbre Transcontinental Race.
Qu’est-ce que l’ultra distance, et comment situer cette pratique cycliste émergente ? D’abord, il faut préciser que l’ultra distance en cyclisme n’est pas officiellement un sport, car pour cela une pratique athlétique ou physique doit répondre aux trois conditions suivantes : Les participants doivent respecter des règles du jeu connues et acceptées par tous, un système d’évaluation géré par une instance décisionnelle (juges, arbitres, commissions) doit permettre d’établir un classement des participants, et enfin la pratique doit s’inscrire au sein d’une fédération (locale ou internationale) qui gère et régit les règles et les conditions d’exercice de ladite pratique, ainsi que  la formation de ses cadres et l’attribution de licences aux pratiquants. Si dans le cas de l’ultra distance, les deux premières conditions sont réunies, la troisième ne l’est pas. Mais l’absence de fédération, si elle crée un vide juridique et des incertitudes en matière de responsabilité civile, est aussi l’un des principaux atouts pour les organisateurs, les participants et les partenaires des épreuves d’ultra distance, qui profitent ainsi d’une grande liberté d’action : Pour les organisateurs, tous les concepts, durées, distances, saisons, tracés, traversées, sur route ou sur chemins, sont quasiment possibles. Pour les cyclistes, pas de normes, de poids minimum, de type d’équipement obligatoire pour les vélos, pas d’assistance mais la possibilité pour chaque participant de constituer son « bike packing » comme il l’entend, possibilité encore d’aller chercher via les smartphones connectés les informations qui l’intéressent pour trouver en cours de route le bon lieu de repos, de restauration; dans certaines épreuves, liberté de tracer la route de son choix entre les différents points de contrôle. Enfin, pour les partenaires et les sponsors, la confidentialité de cette nouvelle discipline et l’absence de gestion centrale par une fédération permet des opérations ciblées, des collaborations à la carte avec les organisateurs et les participants, sans monopoles, lobbies, droits exorbitants et exclusivités.
Les autres atouts de ce type d’épreuves d’ultra longue distance (qui commencent à fleurir sur tous les continents et  à connaître une certaine notoriété dans les milieux du vélo),  sont sans doute assez spécifiques pour être relevés : l’absence de gains financiers notables pour les participants et les organisateurs, le fort potentiel d’imaginaire qu’elles véhiculent auprès du public, et l’exceptionnelle dose de ténacité, de courage et d’abnégation dont font preuve les participants.
Bien sûr, ces caractéristiques peuvent exister dans d’autres types de sports ou d’activités de plein-air, mais ici ces trois points sont indissociables, quand ils sont parfois isolément présents dans d’autres disciplines.
Le pourquoi est intéressant : En premier lieu, on peut parler d’une histoire ultra contemporaine du cyclisme d’ultra distance car, si à d’autres époques des épreuves un peu semblables ont pu exister et individuellement des cyclistes ont, par le passé, réalisé des performances de ce type, l’organisation structurée et simultanée sur plusieurs continents de ce type d’épreuve est nouvelle, et les modèles économiques, juridiques, technologiques, logistiques, organisationnels et de communication qu’elles empruntent sont nouveaux et/ou en train de s’inventer. Par exemple, les réseaux sociaux et la localisation GPS permettent d’encadrer, de communiquer, de suivre ce genre d’épreuve en temps réel, chose qui était encore impossible il y a une dizaine d’années. Les modèles économiques échappent aux logiques financières oppressantes qui sont la règle dans le monde du sport traditionnel (comme dans le Tour de France par exemple), mais on constate que les participants à ce genre d’épreuves et les organisateurs sont de plus en plus aidés et sponsorisés par des marques de vélos, de vêtements, de matériel de bivouac… qui associent leur image atypique à des événements atypiques, à fort pouvoir évocateur, touchant des « publics-niches » par opposition au grand-public encore peu concerné et averti par ce genre d’événement. Enfin, on peut facilement penser que pour un public essentiellement jeune, urbain et connecté, l’idée de liberté, l’esprit d’aventure et la gratuité de l’acte associés au cyclisme d’ultra distance sont vecteurs d’imaginaire, d’évasion, de fantasme, de transfert, et que l’impact de ce type de pratique sur ce public et son fort pouvoir évocateur ont sans doute un belle marge de progression dans l’avenir.
Mais l’émergence et la multiplication de courses d’ultra distance augmente statistiquement le risque d’accidents. Suite au décès – très relayé dans les médias et sur les réseaux sociaux –  de Mike Hall, se pose bien sûr la responsabilité des participants et des organisateurs d’événements que l’on qualifie – un peu vite à mon avis – d’extrêmes (n’oublions pas que la seule extrémité à laquelle se livrait Mike Hall lors de son accident consistait à rouler en vélo au bord d’une route). Au moment de l’accident, Mike Hall roulait depuis longtemps, dans des conditions d’éclairage difficile, en manque de sommeil… mais s’il représentait un danger, c’était surtout pour lui même, pas pour l’environnement ou les automobilistes qui l’on frôlé tout au long de son périple. Par contre, on peut parler d’une pratique « à risques », risques pour les participants eux-mêmes, risques accentués par la non neutralisation des segments routiers empruntés, la longueur impressionnante des trajets, et la totale liberté laissée aux participants pour gérer leur effort. Moins ils dorment, plus ils passent de temps sur leur vélo, plus ils parcourent de kilomètres dans un temps donné.
Alors, comment est-ce tenable, d’un point de vue juridique, pour les organisateurs ? Quelles responsabilités portent également les participants ? Ce qui fait la force de ces épreuves – la nouveauté, un esprit « underground » et anti-système, le fait de s’affranchir des carcans du sport traditionnel – fait-il aussi sa faiblesse ? Quel avenir pour l’Indian Pacific Wheel Race, après le décès de Mike Hall ? Quelques pistes sont envisageables : Créer une fédération officielle, mais ça serait perdre une bonne part de l’esprit rebelle et de la singularité de la discipline ; contingenter les épreuves à des circuits ou des parcours neutralisés, mais cela les viderait de leur sens ; assurer les participants, mais les coûts seraient tellement élevés que ce cyclisme deviendrait aussi cher que le sport automobile ou la voile hauturière ; entrer en clandestinité, mais ça serait se couper de partenariats vitaux et se mettre à dos les autorités et peut-être une partie de l’opinion.
Au même titre que s’invente une nouvelle pratique du cyclisme, suivie par de nouveaux publics grâce à des innovations technologiques, tout reste également à inventer pour développer, protéger et valoriser cette discipline. Les enjeux sont de taille, mais faisons confiance aux pionniers de ce nouveau cyclisme, qui jusqu’alors ont su faire preuve de tant de créativité, de courage, d’adaptabilité, de patience et de ténacité, pour être capables de trouver par eux-même les moyens de passer le cap de la phase expérimentale, pour réguler leur discipline sans la galvauder. Espérons que l’accident dramatique dont a été victime Mike Hall (et aujourd’hui Frank Simons) soit aussi un jalon qui ait fait naître une icône, contribution indispensable à un commencement plutôt qu’à une fin.

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